• L'avis de Telerama

     

     

    Mistral gagnant</titre>

    <chapeau>Chaque soir, à l’heure des JT, "Plus belle la vie", le feuilleton de France 3 grignote un peu plus d’audience. Populaire mais novateur, il rassemble tous les publics. Elle est pas belle, la vie !</chapeau>

    <texte>Jusqu’ici, tout allait bien au royaume des JT. Jusqu’ici, PPDA et David Pujadas régnaient presque sans partage sur la tranche du 20 heures. Et puis, un soir, un concurrent a déboulé à 20h20 et entamé l’audience des grands-messes de l’info. Ce concurrent, d’un genre oublié – un feuilleton quotidien et populaire ! –, s’appelle Plus belle la vie, PBLV pour les intimes. Et chaque soir, ils sont plus de cinq millions à se brancher sur France 3 pour suivre les aventures de Blanche, Malik, Mélanie et les autres. Il faut dire que, le temps d’un épisode, Blanche, Malik, Mélanie et les autres sont plongés dans un tourbillon de rocambolesque, de thriller, de psy, et même (si, si)… de fantômes. Bref, difficile de rivaliser pour un JT, fut-il le mieux doté en faits divers, mariages people et catastrophes naturelles. Résultat, en janvier, le journal de France 2 n’avait plus que 200 000 téléspectateurs d’avance. Quant à la sitcom de M6, à la même heure, elle en a carrément perdu plus de 500 000.

    C’était pourtant loin d’être gagné. Lancé en fanfare le 1er septembre 2004 comme un Marius et Jeannette version télé, Plus belle la vie a d’abord traîné la patte, rassemblant difficilement 1,6 million de téléspectateurs. Eclairages désastreux, intrigue mollassonne servie par des comédiens tâtonnants, le feuilleton cherche ses marques et son public. La direction de la chaîne hésite, mais tient bon malgré le coût du projet

    – vingt-trois millions d’euros – le plus gros budget annuel de fiction française… Les producteurs revoient quand même leur copie et appellent à la rescousse Olivier Szulzynger, un maître en la matière, auteur de sagas estivales à succès, Méditerranée et Tramontane. L’équipe apporte alors un nouveau souffle romanesque, muscle le rythme et les dialogues et, quatre mois plus tard, l’audience décolle… pour ne plus jamais retomber. Aubaine pour France 3, qui requinque une audience globale en perte de vitesse, remplit ses quotas de production et invente un rendez-vous quotidien ultra-fidélisant, avec produits dérivés à la clé (deux sites Internet, lancement d’un magazine, etc.) Encore plus fort : la chaîne attire à elle un public jeune qui d’ordinaire la délaisse et boude la fiction française. Les plus âgés ne sont pas non plus en reste. « C’est la seule fiction transgénérationnelle », analyse Vincent Meslet, directeur des programmes de France 3, « elle réunit les seniors et les jeunes, mais gagne aussi chez les quadras ». Bref, plus fédérateur, tu meurs. Plus belle la vie est regardé partout en France (Nord-Pas-de-Calais,

    Limousin et Méditerranée en tête), à la campagne comme à la ville (dans une moindre mesure à Paris, plus rétif au phénomène), par les ouvriers et employés comme par les cadres. Rien d’étonnant donc s’il pique des téléspectateurs aux autres chaînes, mais draîne aussi par centaines de milliers un public qui se passait jusqu’alors de télévision à cette heure-là.

    Le genre n’est pourtant guère orthodoxe. Les décors ont beau rappeler ceux d’un Hélène et les garçons à la sauce Pagnol (puisque nous sommes à Marseille), PBLV n’est ni une sitcom (ce n’est pas de la pure comédie) ni un soap (car non purement sentimentalo-sirupeux). Olivier Szulzynger préfère parler de « feuilleton du quotidien ». Certes, mais un quotidien très particulier… Osons une formule : PBLV, c’est un mélange furieusement kitsch d’Alexandre Dumas (pour les rebondissements), de Sous le soleil (pour le générique), de fiction radio (pour le bavardage) et d’Almodóvar (pour le côté roman-photo). Un feuilleton à la fois émotionnel et cérébral, où les héros traversent des épreuves terribles, mais font preuve d’une étonnante capacité à les digérer et les verbaliser. Un feuilleton qui se laisse regarder, au choix, au premier ou au troisième degré.

    Bref rappel des faits pour ceux qui auraient raté le phénomène : en quelques mois, la petite communauté du Mistral, un quartier fictif de Marseille, a dû faire face à un serial killer, des mafieux, une petite dizaine de meurtres éparpillés, un virus importé d’Afrique, un accident de voiture, des tentatives de suicide, un fantôme, une bonne fournée de séparations et de retrouvailles et autant de trahisons. Dans le même temps, la sexy Mélanie, serveuse au bar le Sélect, a eu une aventure avec Arthur, qui était mineur (mais elle ne le savait pas), avec François, le mari de Blanche, puis Malik, l’ex de Céline, avant d’épouser Anthony, le trouble neveu du vieux Laroque, pied-noir d’Algérie, qui avait violé sa grand-mère, kabyle, et s’est donc révélé être son grand-père. Quant à Roland, le patron bien-aimé de Mélanie et le père de François, il s’est découvert un fils caché homo, Thomas, en couple avec Nicolas, un flic, et a bien failli épouser Mirta, avant que celle-ci ne soit rattrapée par son passé et son ex-mari, le terrible Manuel, père de leur fille Luna, elle-même mère de Rudy, né de son union avec Damien, un Africain ex-toxico, converti en prison et devenu prêtre.

    Vous suivez ? Normalement, pas un téléspectateur sensé ne devrait croire à une telle accumulation de drames et d’invraisemblances. Mais c’est cela, précisément, qui séduit. « C’est un concentré de vie, donc plus intense, plus dense que la vraie vie », résume Christiane Lebrima, l’une des dialoguistes. « La fiction française est souvent trop vériste, renchérit Olivier Szulzynger. Pour PBLV, on a accepté les règles du feuilleton, on a créé un jeu avec le téléspectateur. Quitte à être excessif. »

    Et le téléspectateur marche. Mieux, il s’investit. Sur Internet, et notamment sur le site de France 3, les ados se déchaînent en hypothèses de scénarios et questionnements divers, dans une prose qui mêle langage SMS et orthographe approximative. Agnesdu66 : « Pk Léo et Nicolas se sont complètement désintérésés à la mort des 2 anciens amis de François et Blanche ?? Ils ont complètement tournés la page !! Que fais t’on des taches de sang qui coulait sur le cahier de Mirta ??? » Lili3000 : « Je trouve que Gil est bizarre. Moi, je pense qu’il est liés aux meurtres car il n’est pas inqiet d’être tuer à son tour. » Magelune : « Moi je pence ke c alice ki a organisé son agresion pour foutr en ler le couple de fransoi !!!! »

    L’identification joue à fond parce que les héros se rapprochent, émotionnellement, des téléspectateurs. Comme eux, ils ont des déboires sentimentaux, des soucis matériels et des dilemmes moraux. Bref, ils leur ressemblent. La qualité de l’écriture – scénario et dialogues – y est pour beaucoup. « On nous a demandé de nous lâcher, et on l’a fait avec plaisir, insiste Christiane Lebrima, du coup, on a beaucoup plus de liberté d’écriture que dans la fiction française de prime time. » Une gageure, vu le rythme intensif de fabrication : un épisode écrit par jour et vingt minutes utiles tournées quotidiennement, soit cinq épisodes par semaine ! « On concilie un projet industriel avec une organisation à l’américaine, et une réelle liberté d’auteur », commente le producteur Hubert Besson, de TelFrance. Et puis, bien sûr, l’identification réussie tient encore au choix des acteurs, à leurs physiques jamais stéréotypés.

    Ninon, la jolie blonde un peu ronde ; François, le Français moyen maladroit, souvent ridicule ; Rudy, l’étudiant métis, beau gosse à la tête bien sur les épaules : le téléspectateur a l’impression de retrouver chaque soir ses voisins de palier.

    PBLV est ainsi bien ancré dans une France contemporaine et populaire, une France où l’on dit « merde » et pas « flûte », où l’on parle d’« histoires de cul » et où les comédiennes s’habillent chez Promod. Une France où générations et populations se mêlent, où les Beurs sont des gens comme tout le monde (Malik est avocat, sa sœur Samia, lycéenne), et pas forcément des racailles ou des hommes exemplaires. Une France où une femme de 40 ans peut avoir une aventure avec un homme de 20 ans sans faire jaser dans les chaumières. Une France confrontée à des questions sociétales aussi diverses que les fins de mois difficiles, le métissage, l’avortement des ados, les sans-papiers ou l’expulsion des pauvres des centres-villes. Fait suffisamment rare pour être noté, à 20h20, PBLV donne à voir le quotidien de deux homos, couple comme tant d’autres, qui s’aime, s’embrasse à pleine bouche, et prend son petit déjeuner au lit.

    De tout cela, les héros de PBLV parlent et parlent même beaucoup. Surchargé en dialogues démonstratifs (quand Anthony, mine torturée et regard fixe, s’apprête à tuer sa jeune épouse, Mélanie, il la prévient « oui, je suis obligé de te tuer »), le feuilleton ne laisse aucune place aux émotions silencieuses. Dommage qu’il n’échappe pas non plus à un côté pédago-gentillet, à mille lieues de la rugosité de certaines séries américaines. Morceaux choisis : « Etre métis, dans le monde d’aujourd’hui, c’est une chance » ; « Expulser des pauvres des centres-villes, j’ai des collègues qui ne font plus que ça, à se demander pourquoi on est entrés dans la police ! » ; « Avoir deux pères, c’est super ! ». Bref, le parfait feuilleton de service public. « Un scénariste est aussi un citoyen et forcément son regard sur le monde traverse l’écriture, commente Olivier Szulzynger. Cela dit, il faut essayer de donner tous les points de vue et de poser des questions plus que d’y répondre ». Ainsi, après avoir été à deux doigts d’adopter un enfant, Thomas et Nicolas renoncent. Et quand Johanna, 15 ans, est enceinte, un accident de voiture résout le dilemme de l’avortement.

    Souvent, les débats que suscite la série se poursuivent dans les familles et sur Internet. Sur l’homosexualité par exemple, qui déclenche des avalanches de réactions sur les forums et au service téléspectateurs de France 3. Alainbamba m : « Ma fille de 3 ans regarde tous les soirs. Elle a été choquée de voir Christelle et sa copine s’embrasser. Le film veut justement arrêter les tabous comme le racisme et l’homosexualité, c’est super, mais là vous y allez fort, à 20h20, une heure pour tous publics ! » Tête de z’nœuf : « Moi j’trouve au contraire que c’est bien. Je m’explique : vos enfants auront affaire à ce type de situation dans leur vie future et il faut qu’ils s’y fassent ! Je sais ils sont jeunes mais il faut savoir que c’est censé être de l’amour et l’amour n’a pas de sexe, non ? ». Helene4 : « Je ne suis pas encore maman car j’ai 14 ans mais je dois dire que christelle m’a choquée aussi. Mais nicolas et thomas me choquent beaucoup moins…Pourquoi, je ne sais pas. »

    Blanche, Malik, Mélanie et les autres renvoient une image plutôt progressiste de la société d’aujourd’hui. Ils parlent aussi d’une France qui rêve de fuir le monde urbain, vote contre la Constitution européenne et cherche refuge, pour échapper à la violence et la compétition du libéralisme, dans un quartier à taille humaine, quintessence du village. De quoi apaiser, chaque soir, le téléspectateur : malgré les assassinats et les histoires d’amour ratées, malgré l’absurdité du monde contemporain, et grâce à la solidarité, la vie l’emporte toujours pour notre petite communauté de destin. Comme dans Astérix, le village peuplé d’irréductibles Mistraliens résiste encore et toujours à l’envahisseur…

     

    A voir

    Plus belle la vie, du lundi au vendredi, 20h20, France 3.</texte>

    Weronika Zarachowicz



    Télérama n° 2927 - 16 février 2006
     
     
     
     
    L'avis de TV MANIA : c'est à une analyse très juste que se livre Télerama, l'hebdo tv elitiste par excellence, preuve s'il était necessaire que la série est entrée dans les moeurs.
    On regrettera toutefois la tendance du magazine à caricaturer le tout. Par exemple, l'énoncé en quelques lignes de l'intrigue principale et des personnages n'a d'autre but que de ridiculiser. Daniel Schneidermann avait agit de la même manière lorsqu'il avait consacré un dossier spécial à la série en octobre dernier.

    De plus, en ce qui concerne le FORUM, il y a une tendance à généraliser qui ne me plaît pas trop. Tous les participants ne s'expriment pas dans un langage bâclé !

    On notera enfin la réflexion peu galante sur le tour de taille de Ninon (que, personnellement, je trouve parfaite. M'est avis que l'actrice n'appréciera pas...).

    Et vous, quel est votre avis sur cet article de Télérama ? Exagéré ? Juste ? Incomplet ? N'hésitez pas à réagir en laissant un commentaire.


  • Commentaires

    1
    visiteur_mousso63
    Samedi 18 Février 2006 à 09:36
    Je trouve cet article extr?ment complet et assez juste en d?t des quelques inexactitudes ou caricatures. Merci de l'avoir mis sur ton blog. Amiti?
    2
    visiteur_zoukette
    Samedi 18 Février 2006 à 10:02
    un grand merci pour avoir mis cet article sur ton blog qui par ailleurs est tr?bien fait. La journaliste a le m?te de parler d'une s?e qu'elle un minimum regard?et plut?ien analys? La critique est toujours bienvenue, qu'elle soit bonne ou non, car elle donne lieu ?e la r?exion. Cet article fait bien le tour de l'univers de PBLV mais le forum est un peu caricatur?
    3
    visiteur_Julie
    Dimanche 19 Février 2006 à 17:19
    Je suis enti?ment d'accord avec vous ! Notamment pour le commentaire sur la taille de Ninon... un peu ronde ? Non mais n'importe quoi ! Quel manque de galanterie ! Reflexion d'une femme peut ?e jalouse...
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